| | | | | | | | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 21-02-2008 à 21:19:51
| | Verdun 21 février 1916 - Début de l'offensive allemande. Le 21 février commence loffensive allemande contre la région fortifiée de Verdun. Depuis le début de ce mois, les soldats tenant le secteur, et leurs officiers, ont de bonnes raisons de sen douter. Tout simplement parce quils croient ce quils voient et entendent. Mais létat-major refuse dy croire. Il craint une diversion qui lamènerait à masser des troupes inutiles dans ce cul de sac quest la rive droite de la Meuse, devant Verdun une seule route, une seule ligne de chemin de fer, à voie étroite. Cette particularité est à lorigine du plan allemand. Le saillant français, en demi-cercle, constitue un des verrous du front, et les Français devront le défendre. Il peut être battu de tous les côtés par lartillerie allemande, rassemblée sur un arc de 15 km. Larmée française, à cette date, ne dispose encore que dune artillerie lourde très insuffisante : le canon de 75 était supposé servir à tout, les généraux français avaient tout misé sur une guerre de mouvement. Lobjectif allemand, parfaitement explicite, est de provoquer une saignée de linfanterie française : les Français devront rameuter régiment après régiment, ils se feront massacrer par lartillerie allemande. Une tuerie qui amènera les Français découragés à demander la paix lorsque Verdun tombera. Les 4 ou 5 événements principaux de cette bataille feront lobjet de posts successifs, aux dates anniversaires correspondantes La bataille se terminera en octobre - Jai choisi de les illustrer par des extraits du livre « Verdun » de Georges Blond, un récit remarquable par sa force dévocation. ----------------- La tempête avait cessé le 20 février. En seconde partie de la nuit, la gelée avait durci le sol argileux ainsi que la mince couche de neige. Sur toute la longueur du bois des Caures les 1300 chasseurs du colonel Driant travaillaient partout à lamélioration des tranchées, des abris et des défenses. Driant, député de Nancy, avait demandé à servir au front. Les soldats occupés à ces travaux avaient par instant un peu lair de bûcherons, de forestiers du temps de paix ou de campeurs très rustiques. Il fallait être lun deux pour éprouver le permanent sentiment de tension procuré par la proximité de lennemi. Il allait bientôt être sept heures et quart, le pâle soleil était levé maintenant depuis un quart dheure, ses rayons presque horizontaux rosissaient le mince petit ruban de neige posé sur chaque branche. Quelque chose se produisit. Les hommes virent la mince couche de neige tomber des branches ; de toutes les branches. Avant tout bruit, avant même que fut perceptible le grand claquement de lhorizon au nord et à lest, la neige se détacha des branches et tomba. Elle navait pas eu le temps de toucher le sol que les hommes sentirent leur poitrine se comprimer. Quelques minutes plus tard, le général Passaga inscrivait quelques lignes sur son journal :<< Je perçois nettement, par le sol de mon abri, un roulement de tambour incessant, ponctué de rapides coups de grosse caisses.>> Labri du général Passaga se trouvait près du Lac Noir, dans les Vosges. A cent soixante kilomètres de Verdun. Plus rien nexistait quun monstre rugissant, hurlant, tonnant, partout répandu, qui crevait la terre, la soulevait, la jetait par morceaux énormes dans lépaisseur de fumées suffocantes mêlées de poussière et de débris qui avaient remplacé lair respirable. Constamment tombait du ciel jaune obscurci une pluie de fin du monde faite de terre, de branches, de pierres, de poutres, darmes brisées, et de débris de corps humains. Il nétait pas question dun autre mouvement humain. Toute présence humaine se trouvait réduite à une terreur terrée. Lil fixe, les chasseurs recroquevillés regardaient tomber cette pluie sans nom. (La préparation dartillerie allemande allait durer neuf heures.) Vers huit heures, le bombardement sétendit largement sur un arc de cercle de 12 kilomètres, et aussi en profondeur, les canons lourds de 280, de 380 et de 420 entrant en action pour aller battre au loin les villages, les forts, les carrefours, la voie ferrée de Sainte-Menehould, les ponts entre Troyon et Verdun. (
) 21 février, quatre heures de laprès-midi. Le tir allemand sallonge. Pour ainsi dire dun seul mouvement, comme si une main géante relevait un peu le tuyau darrosage, la pluie de fer se déplace des premières lignes françaises vers larrière. Lespace soudain découvert est malaisément descriptible. (
) Le premier élément de cette réalité, au bois des Caures, cest celui-ci : 350 survivants indemnes sur les 1300 chasseurs de Driant, et ces hommes savent à peine où ils sont. On comprend très bien, à travers les récits des combattants, que lénergie de quelques gradés, officiers ou non, est alors déterminante. Des hommes qui dabord refusent de réagir nosent pas désobéir à lordre émanant parfois dun simple sergent. « Rien à faire, faut rester ici » et ils commencent à chercher leurs cartouches, parfois en injuriant le gradé. Ailleurs, dautres hommes décident deux-mêmes de rester là et de combattre, parfois entourés de quelques camarades, parfois même seuls.
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 21-02-2008 à 22:22:51
| Merci beaucoup, Pierma, pour cette page d'Histoire, comme d'habitude très bien contée. Et nous la confier en plusieurs "épisodes", en fonction des dates, est une excellente idée. La Grande guerre et Verdun... Une page rude et qui eut un retentissement bien plus important qu'on ne le pense souvent. Car tant d'hommes -de tous âges- sont morts au combat ou estropiés à vie, que le cours des choses en fut changé. N'oublions pas, par exemple, que les veuves ayant des enfants furent autorisées (chose rare à l'époque) à se remarier avec un frère du défunt. Ceci afin que les choses puissent reprendre leur cours et, à la campagne, les cultures reprendre le plus vite possible. Car les campagnes furent particulièrement touchées, et on peut sans mentir écrire que l'exode rural a commencé ici. Si, pendant la guerre (donc l'absence des hommes), les femmes tentèrent, tant bien que mal, de maintenir certaines cultures et une partie de l'élevage, certaines parcelles devinrent rapidement des friches. A la fin de la guerre, bien peu d'hommes ont eu la chance de revenir vivant. Et, parmi ceux-là, bon nombre étaient amputés d'un membre, voire deux. Dès lors, cultiver la terre, se maintenir à la campagne, et pouvoir en faire vivre sa famille, devint une gageure. De grandes parcelles avant guerre, on en arriva à ne pouvoir cultiver que quelques petits lots. Dès lors, le morcellement des terres s'enclencha... Des veuves durent aussi partir "à la ville" tenter de trouver une place et un maigre salaire, de quoi nourrir leurs enfants. Peu à peu, les petits hameaux se sont vidés, puis les villages. "La guerre inutile" (comme certains l'appelaient à l'époque) aura provoqué un tournant majeur dans notre pays, enclenchant un processus malheureux... qui s'accentua avec la guerre 39-45, pour finir d'arracher de nos campagnes les derniers souffles de vie d'un monde rural qui ne demandait pas tant d'acharnement.
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| | Ouaille | | Mon Dieu, qu'il est bete! :D | | Modérateur |  |  | | 968 messages postés |
| Posté le 01-03-2008 à 22:54:14
| Verdun, c'est un peu le Stalingrad de la Der des Ders... Une bataille longue et sanglante avec d'un cote des allemands qui n'ont pas su profiter de certaines opportunites et de l'autre des francais dont l'etat-major a d'abord fait tous les mauvais choix et des soldats qui ont fait preuve d'une opiniatrete, une obstination et une resistance rare... |
| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 31-03-2008 à 21:17:39
| Verdun : Pétain prend le commandement.
Joffre : "Hé bien, Pétain, vous savez que ça ne va pas mal du tout !" (on dirait le jeu du sous-titrage, mais la citation est malheureusement exacte) 26 février 1916 : malgré labsence de renforts, les survivants de première ligne se sont battus. Les Allemands ont dû prendre dassaut chacun des bois et des villages en avant des forts de la rive droite. Malgré tout, les Allemands ont rompu les lignes ou ce quil en restait- on se bat en rase campagne. En 5 jours doffensive, les Allemands ont partout avancé et menacent de déboucher sur les dernières hauteurs protégeant la ville. Le fort de Douaumont est tombé par surprise : le général Chrétien, commandant la région fortifiée, avait négligé dy mettre une véritable garnison. Les Français saccrochent aux ruines du village de Douaumont. Les renforts immédiatement disponibles effectuent des marches forcées et sont engagés au hasard, cherchant dans la nuit les emplacements des troupes restantes. Un désordre complet règne sur le front. Joffre, commandant en chef, prend la décision de confier la défense de Verdun au général Pétain, qu'il convoque à son Etat-Major de Chantilly :<<Hé bien, Pétain, vous savez que ça ne va pas mal du tout ! >> Pétain roule toute l'après-midi sur les routes enneigées et arrive à Verdun pour apprendre la nouvelle de la chute de Douaumont. Des renforts importants, transportés par chemin de fer, sont jetés dans la bataille et bloquent tant bien que mal loffensive allemande. Le plan allemand semble fonctionner : larmée française engage son infanterie en quantité pour défendre la ville. Pétain a la réputation justifiée dêtre ménager du sang de ses hommes. Il ne cessera de harceler le GQG pour obtenir un maximum dartillerie lourde. Joffre est très réticent : il ne veut pas distraire les moyens affectés à son offensive de la Somme, prévue pour juillet, et qui sera décisive. (Après les Ardennes en 1914, la Champagne et lArtois en 1915, ce sera la quatrième offensive "décisive" du général Joffre.) Les premières décisions de Pétain rétablissent un peu dordre dans les combats : il divise le front en secteurs, affectés chacun à un général. La profondeur de lavance allemande (entre 6 et 10 km) met leurs troupes à portée de lartillerie de la rive gauche de la Meuse, qui peut intervenir dans la bataille. A la guerre, limiter les pertes signifie toujours : utiliser dautres moyens. Pétain insiste chaque soir auprès de ses généraux : « Qua fait votre artillerie ? » Il fait élargir à 4 voies les soixante-dix kilomètres de la route de Bar-le-Duc à Verdun : 8000 territoriaux (les pépères le mot date de cette époque) ont ouvert des carrières et travaillent en permanence à la réfection de cette route, que Maurice Barrès appellera la Voie Sacrée. Un véhicule toutes les 5 secondes. Les voitures à cheval y sont interdites. Cette improvisation réussie va éviter lasphyxie de Verdun. Les renforts amenés en grand nombre permettent de stabiliser le front. Les Allemands étendent alors leur attaque à la rive gauche, où la colline du Mort-Homme et la cote 304 vont devenir les hauts lieux de combats forcenés. Sur la rive droite, ils viennent buter sur le fort de Vaux, autour duquel les Français se battent avec acharnement. Les effectifs de larmée française à Verdun sont passés de 150 000 à 500 000 hommes, mais les Allemands ont toujours lavantage en artillerie et linitiative. Le cauchemar la bataille dusure - a commencé.
---------------- Un détail de la bataille : le 1er mars, le capitaine De Gaulle - 26 ans qui défendait une position proche du village de Douaumont, a vu sa compagnie décimée et sur le point dêtre encerclée. Il donne aux survivants lordre de percer vers larrière. Une partie séchappe, poursuivie par le tir des mitrailleuses. Lui-même, qui saute dans un trou dobus en même temps que plusieurs soldats allemands, reçoit dans lélan un coup de baïonnette dans la cuisse. (Cest sa troisième blessure de la guerre.) Evanoui, il est fait prisonnier et évacué vers un hôpital allemand. Il fait lobjet dune citation à lordre de larmée. « Officier dexception (
) est tombé dans la mêlée » ses hommes le croient mort. Lieutenant dactive à Arras, le capitaine de Gaulle a commencé sa carrière dans le régiment du colonel Pétain, qui le tenait en haute estime. Malgré 5 tentatives dévasion, ce prisonnier enragé par sa captivité ne réussira pas à revenir au combat. (Il est permis de penser que cest une bonne chose.)
Edité le 31-03-2008 e 21:18:08 par Pierma
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 02-04-2008 à 21:54:38
| Merci, Pierma, pour cette nouvelle page d'Histoire. Il est étonnant de réaliser que De Gaulle ait été sous les ordres de Pétain...
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 02-05-2008 à 23:20:35
| Lenfer de Verdun Depuis que Pétain a établi léquilibre des effectifs face aux Allemands, ceux-ci navancent guère. Mais la relative stabilité du front durant deux mois (du 15 mars au 15 mai) nest quapparente : offensives et contre-offensives se succèdent. Les Français contre-attaquent systématiquement toute avancée allemande. Avec plus ou moins de bonheur : Joffre ne fournit quà regret les moyens en artillerie demandés par Pétain. Les pertes françaises depuis le début de la bataille sont très supérieures aux pertes allemandes. Le plan de Falkenhayn saigner larmée française va-t-il réussir ? A sen tenir aux états de perte, ce nest pas certain. Falkenhayn a choisi dattaquer le front français à son point le plus solide la région fortifiée de Verdun et sur ce terrain qui devient plus épouvantable chaque jour, les Allemands aussi perdent du monde. Souvent, lartillerie allemande est bien empêchée dintervenir dans ces combats furieux où les soldats des deux camps sont au contact en permanence. Son tir est rendu moins précis par lintervention de laviation française, qui réussit fréquemment à détruire les ballons dobservation allemands : toute laviation française est concentrée à Verdun. Malgré tout, dun côté comme de lautre, larrivée en ligne dun nouveau régiment passe rarement inaperçue et donne lieu à un violent bombardement dartillerie. Ainsi, avec des moyens plus faibles, Pétain réussit à rétablir un certain équilibre des pertes. En tous cas, le front paraît devoir tenir. Il devient difficile de distinguer une stratégie allemande au milieu de ce charnier pâteux de Verdun où les deux armées sont comme engluées. Une contre-offensive française serait-elle possible ? Il faudrait dailleurs sentendre sur les mots : pour Pétain, lancer une contre-offensive signifie préparer et réussir une opération denvergure. Il sait quil nen a pas les moyens. A Chantilly, on commence à trouver que Pétain manque desprit offensif. Il faut avoir du mordant, cest le mot à la mode. Le président Poincaré, de visite sur le front, sétonne de voir sur la carte les lignes françaises à moins de 400 mètres du fort de Douaumont, et ce général au ton froid qui lui explique quune opération pareille la reprise du fort ne peut simproviser. Pétain serait-il défaitiste ? Les soldats français ne se posent pas la question : Verdun est devenu pour toute larmée française un sujet dépouvante. On sait quune division (15 000 hommes) y laisse en moyenne le quart de son effectif dans lintervalle dune relève de 4 à 10 jours selon les circonstances sans parler des blessés évacués. Les jours doffensive, cest encore bien pire. Le terrain commence à prendre cet aspect lunaire, partout creusé par les obus, où se mêlent les cadavres, les abris retournés et les restes déquipement, une pouillerie de décharge publique où leau stagne dans les creux. Lodeur de la mort, omniprésente, est parfois balayée par la fumée verte des obus à gaz. Pétain a obtenu quon organise une noria pour renvoyer en secteur calme les divisions déjà plusieurs fois engagées : on ne peut indéfiniment les recompléter avec des jeunes soldats. Toute larmée française va passer par lépreuve de Verdun. Pétain est promu le 2 mai au commandement du groupe darmées du Centre, dont fait partie, avec 3 autres, larmée de Verdun. Cette promotion lécarte du commandement direct de la bataille au profit du général Nivelle. Georges Blond : Nivelle ne dit pas : « une contre-offensive, ça ne simprovise pas, il faut la préparer soigneusement. » Nivelle, lui, a du mordant ! « Une contre-offensive ? Mais parfaitement ! Et après celle-là, une autre ! » La reprise du fort de Douaumont est confiée au général Mangin, avec des moyens quil juge lui-même insuffisants : une division pour lattaque et une seconde pour la relever. Mais Mangin pense que personne na encore rien tenté ici, et que les Allemands ne sattendent certainement pas à voir larmée française monter à lassaut du fort. Le général le plus audacieux de larmée se met au travail.
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 02-05-2008 à 23:35:59
| Merci, Pierma, pour ce nouvel article, toujours aussi enrichissant, sur Verdun.
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| | ThunderLord | | Assassin au chômage technique | | Co-Administrateur |  |  | | 4623 messages postés |
| Posté le 02-05-2008 à 23:45:48
| En effet, un tour d'horizon historique bien narré et illustré, j'ai hâte de lire la suite !
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ThunderLord ---> Thérapie Hautement Utopique et Normalisée de Démultiplication des Etats Reconnus de Léthargie Ombrageuse Reliée à la Démonologie. ©Audrey |
| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 17-05-2008 à 20:46:37
| | 22 mai - Assaut français sur Douaumont Depuis plusieurs jours lartillerie française bombarde le fort, que Mangin serait assez satisfait de transformer en décombres, avant d'y lancer la 5ème Division, prévue en tête d'attaque. Impossible dévaluer les résultats : les photos aériennes sont des photos de la Lune, on nobtient plus rien dautre. Le colonel qui commande lartillerie dispose évidemment des plans du fort. Allons, cet homme connaît son métier, il doit bien avoir une idée de leffet produit sur les voûtes du fort par les obus de rupture. « Allez dire à votre général que le fort de Douaumont nest plus quune écumoire ! »
Douaumont - photo aérienne Le 22 mai au matin, le bombardement sen prend aux tranchées allemandes de première ligne, sur un front assez large. La surprise réside dans le feu roulant que les Français ont mis au point pour lassaut : à 11h50, les soldats sortent des tranchées, précédés par un mur dexplosions qui progresse à la vitesse de 100 m toutes les 3 minutes. Tous les officiers et tous les hommes de troupe qui ont participé à lattaque du 22 mai ont parlé avec admiration de la progression du barrage roulant de 75 devant les vagues dassaut : exactement sur létendue du terrain, exactement à la vitesse voulue. Une sorte de rideau magique. Lartillerie allemande tirait, évidemment, mais son tir nétait guère plus violent que dhabitude. En fait, lattaque française a démarré trop vite pour que lartillerie allemande puisse concentrer ses tirs. A midi et une minute, le signal convenu perce à travers les fumées : un feu de Bengale rouge. La première vague dassaut a atteint le sommet du fort. Lavion dobservation confirme. Onze minutes ! Les troupes françaises ont mis onze minutes pour emporter trois lignes de tranchées ennemies et atteindre leur objectif. A midi quarante un coureur envoyé à Mangin linforme quune centaine de prisonniers allemands viennent darriver à son PC. - Tout de même, hein ! On peut dire quils ont marché ! Les fantassins du 129ème Régiment dInfanterie ont attaqué le fort avec une détermination extraordinaire. Ils ont trouvé un passage éboulé pour franchir le fossé et monter sur la superstructure. Sous le feu des défenseurs, malheureusement : lintérieur du fort est intact. Réplique intelligente, le commandant allemand de Douaumont demande à sa propre artillerie de tirer sur le fort, pendant que ses soldats se tiennent à labri. Les français subissent de lourdes pertes. Une partie réussit à creuser une tranchée sur le terre-plein du fort, et résiste à la contre-attaque des soldats allemands sortis de leurs casemates. Quelques renforts leur parviennent le 23 à 6 heures du matin. Ce sont des soldats du 34ème Régiment dInfanterie qui ont réussi à passer le barrage : toute lartillerie allemande est maintenant déchaînée et interdit laccès au fort. Le régiment de renfort a laissé 4 hommes sur 5 tombés en route. Le fort de Douaumont est encagé par lartillerie allemande. Toute la journée les Français se défendent sur le sommet du fort, mais il ne peut plus être question de le reprendre. Le 23 à 7 heures du soir, les soldats français survivants se replient au sud et rejoignent sous un bombardement terrible le dernier renfort, qui na pas pu les atteindre. Tous ces hommes forment un îlot encerclé, attaqué par les Allemands qui descendent les pentes du fort. Quelques uns séchappent, la plupart doivent se rendre. Une fois de plus lartillerie allemande a eu le dernier mot. Nivelle prescrit une nouvelle attaque. « Il nest pas admissible de laisser replier nos troupes. Il faut garder le fort. Attaquez. » Refus de Mangin : « Attaquer ? Et avec quoi ? Moi je ne fais pas dattaque numéro 2. Je nattaque pas sans attaquer tout en attaquant. » Il est relevé de son commandement. (Joffre ou Pétain le lui rendra.) La 5ème Division est remplacée dans les jours suivants. Du 18 au 25 mai elle a perdu 130 officiers et 5507 hommes, presque la moitié de son effectif.
Fantassins en ligne devant Verdun. Les attaques allemandes vont reprendre. Il leur reste 2 à 3 km à franchir avant de dévaler les collines basses qui dominent Verdun.
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 17-05-2008 à 23:14:29
| Merci, Pierma, pour cette nouvelle page. Par tes posts, je suis certaine que tu permets à ceux qui n'aiment pas la matière "Histoire" de découvrir plaisamment les évènements survenus sur notre territoire. ...Sans oublier ceux qui aiment et révisent au travers de tes lignes. Merci encore.
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 29-05-2008 à 18:31:37
| 8 juin 1916 Les français perdent le fort de Vaux Le fort de Vaux est le dernier ouvrage avancé de la défense de Verdun. Plus en arrière, il y a les forts de Souville et de Saint-Michel, mais ils se trouvent sur les dernières collines au dessus de Verdun. Il nest pas sûr quils suffiraient à bloquer une ruée allemande sur la ville. Après léchec des Français à Douaumont, les assauts allemands ont repris. A la fin de mai 1916, le fort de Vaux subissait un bombardement permanent. 8000 obus par jour. Un obus à gaz toxique tombait toutes les 5 secondes devant chaque ouverture. Pour empêcher les gaz de pénétrer, les défenseurs avaient bouché de nombreuses ouvertures, à laide de sacs de terre. Les hommes vivaient entassés dans la fumée, la chaleur et la poussière. Normalement louvrage pouvait contenir 250 hommes. Il y en avait là plus de 600. Le fort était sur locéan de destruction comme un géant canot de sauvetage où sétaient hissés les rescapés : blessés, isolés, vestiges dunités coupés de tout. On ne pouvait pas les rejeter à la mort. On en avait évacué la nuit, pendant les accalmies, par petits paquets. Maintenant plus rien nentrait ni ne sortait.
La garnison du fort Des combats furieux se déroulent aux alentours du fort. Décrire ces actions est illusoire. On croit voir à travers cette confusion quà plusieurs reprises les Allemands, après une avancée locale au cours de laquelle ils ont fait des prisonniers, se retirent sur les positions doù ils sont partis, les trouvant meilleures. Du côté français, la consigne est redevenue ce quelle était au début de la bataille : chaque mètre de terrain repris doit être défendu jusquà la mort. Il faut convenir que pour les Français, défendre le fort signifie ne pas céder de terrain. Cependant le fantassin français expérimenté comprend mal que, parti dune tranchée acceptable et lon nest pas difficile pour repousser une attaque, et ayant avancé de vingt cinq mètres on en est là il reçoive lordre de rester dans un trou où il doit souvent se tenir recroquevillé, tête baissée, pendant des heures, au lieu de revenir à la tranchée de départ. Les Allemands bombardent 20 heures par jour. Le reste du temps leur infanterie attaque. Le premier juin elle atteint les fossés du fort. Au matin du 2 juin, une attaque bien préparée réussit à aveugler deux casemates, doù les défenseurs français sont chassés par les lance-flammes. Linfanterie allemande prend pied sur le fort. Le 2 juin à minuit, le fort de Vaux est partagé entre deux propriétaires : à lintérieur les Français assiégés, qui ne peuvent plus mettre le nez dehors. A lextérieur, les Allemands. Pendant plusieurs jours, daffreux combats de taupes se déroulent dans les souterrains. Un barrage de sacs de terre, quelques français derrière, scrutant lobscurité. On lance des grenades très dangereux, on ne peut lancer loin on tire au jugé et les balles ricochent contre les murs. Parfois cest un jet de lance-flammes qui envahit un couloir. Les français obligés dabandonner un barrage se replient derrière un autre, préparé cinq mètres derrière. Le commandant Raynal fait communiquer par signaux lumineux - en morse - vers le fort de Souville : « je confirme demande tir dartillerie sur le fort. » Tirez sur moi, surprenant message qui peut être déconcerte les artilleurs. Le 4 juin linfanterie français contre attaque. On voit les rangées de soldats minuscules sélancer jusque sous le barrage allemand, devenu terrifiant. Plus rien. A lintérieur du fort, les ventilateurs ont cessé de fonctionner. Un quart deau par homme et par jour. Manger on sen fout : les organismes surchargés de toxines ne connaissent pas la faim. Les quinquets à pétrole séteignent faute doxygène. Des hommes tombent en syncope ici et là.
Intérieur du fort de Vaux Dans les galeries, la lutte continue, « menée par une poignée de braves » termes officiels. On comprend que le reste nest plus quune masse inerte. Dans la nuit du 4 au 5, Reynal fait évacuer tous les hommes inutiles, qui réussissent dans lobscurité à rejoindre les lignes françaises avancées, à cent mètres du fort. Deux sergents volontaires reviennent avant laube, avec un message du général de secteur : les Français vont contre-attaquer avec un régiment, « accompagné de pelotons du génie portant des échelles spéciales. » Où, dans quelle tour divoire a-t-on pu imaginer que les Allemands allaient laisser passer des porteurs déchelles ? 6 juin La contre-attaque a échoué. Les survivants 1 sur 4 sont maintenant terrés dans des trous dobus à lentour du fort, empêchés seulement de relever la tête. Nivelle décide de faire venir deux régiments depuis la rive gauche, soit une journée et une nuit de marche avant lassaut. Attaque prévue le 8 au matin. 7 juin au soir. Les transmissionnaires du fort de Souville, jumelles aux yeux, regardent clignoter les messages. « Nentendons pas votre artillerie. Sommes attaqués par nappes de liquide enflammé. Il faut que je sois dégagé ce soir et que ravitaillement en eau me parvienne immédiatement.» Limmobile vaisseau de pierre agonise, cest clair. Le 8 à 3h30 du matin, Souville capte encore une bribe de message, incompréhensible. Le commandant Raynal commandeur de la Légion dHonneur depuis quelques heures, on doit penser quil nen a plus pour longtemps vient denvoyer un parlementaire à lennemi. Mais prendre contact autrement quà coups de fusils semble devenu impossible. Enfin, au jour, les Allemands comprennent et envoient un officier. La capitulation signée, on débouche les ouvertures. Enfin, respirer ! Le commandant Raynal, en route pour la captivité, est reçu par le Kronprinz qui commande à Verdun. Le prince héritier impérial lui remet une épée, honneur insigne. Geste chevaleresque, le plaisir de la guerre que mènent les princes. Pour être juste, le Kronprinz affirme depuis plusieurs semaines à lEtat-Major impérial quil faut arrêter les frais à Verdun : les gains obtenus ne justifient plus le niveau des pertes. Débat entre généraux. Après la guerre, les journaux allemands le baptiseront : « lassassin souriant de Verdun. » Le haut commandement allemand semble avoir perdu de vue son objectif : saigner à blanc larmée française. Il veut une victoire à Verdun. Malgré la chute du fort, Nivelle a maintenu son attaque du 8 juin : Deux régiments, troupes épuisées dès avant lassaut, mais seraient-elles en pleine forme, cela changerait-il beaucoup ? On voit les zouaves tomber comme des soldats de plomb balayés par la main dun enfant, et après eux les Marocains. Un seul officier de zouaves survivra, pour ramener les restes du régiment. Chez les Marocains, 85% de pertes. (Nivelle commence sa courte carrière, qui se terminera lannée suivante après le carnage du Chemin des Dames.)
Le fort de Vaux après la guerre La défense proche de Verdun devient de plus en plus difficile. Dans un mois, Joffre va déclencher une énorme offensive sur la Somme. Mais les Allemands ont encore le temps de prendre Verdun.
Edité le 11-09-2008 e 01:10:55 par Pierma
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 30-05-2008 à 23:51:28
| Un grand merci, Pierma, pour cette nouvelle page d'Histoire.
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| | ThunderLord | | Assassin au chômage technique | | Co-Administrateur |  |  | | 4623 messages postés |
| Posté le 09-06-2008 à 23:34:17
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 25-06-2008 à 21:19:34
| Sacrifices Après la chute du fort de Vaux, les Allemands commencent les attaques destinées à déboucher sur Verdun. Mais le terrain est devenu tellement épouvantable quil paraît impossible dy faire progresser des troupes : sil ny a plus guère de tranchées sur la ligne quils essaient de franchir, il y a partout des trous dobus. Une troupe française qui recule trouve toujours à sabriter en arrière. Attaques et contre-attaques se succèdent sur ce terrain empoisonné, où lartillerie ne cesse de bombarder que lorsque les troupes sont au contact, où les gaz des obus toxiques stagnent par nappes dans les ravins. Les combattants aveuglés, bombardés, saffrontent par vagues qui gagnent puis reperdent le terrain. Lenfer de Verdun atteint son point culminant. Du début juin aux premiers jours de juillet, le schéma est toujours le même. Une avance allemande, puis elle est stoppée. Une autre, stoppée à nouveau. La manière dont la poussée allemande est stoppée ? Elle sexprime dans les compte-rendu par les mêmes périphrases : sacrifice total de tel régiment, contre-attaque meurtrière
Le 29ème dinfanterie devant Fleury, le 407ème devant le fort de Souville
. Tant dautres
Le 23 juin, les Allemands frappent un grand coup : 70 000 hommes sont lancés à lassaut du front. Les Français sacrifient plusieurs régiments. Est-ce que cela va durer encore longtemps ?
Combattants français, photo prise d'une tranchée allemande. Laisser les Allemands arriver jusquà Verdun, prendre Verdun, quitte à regagner le terrain perdu lorsque léquilibre des forces aura été rompu au profit des Alliés ? Stratégiquement, lidée mériterait dêtre envisagée. Au fond deux-mêmes, tous les généraux le savent. Le temps travaille pour les Alliés, même à brève échéance. Dans une semaine, loffensive de la Somme va ouvrir un autre chantier qui pompera les forces allemandes. Et cependant il nest pas question de laisser les Allemands prendre Verdun même pour un mois, une semaine ou une journée. Ce nom est maintenant pour tout le pays et pour le monde entier un symbole. Verdun pris, la guerre ne serait pas perdue militairement, mais elle pourrait lêtre autrement : le découragement, laventure, la révolution, on verra cela en Russie un peu plus tard. On peut craindre aussi une volte-face des Etats-Unis : « Après tout, arrangeons-nous avec lAllemagne. » Lévénement Verdun ne peut plus être considéré en soi, hors de sa signification. Le 23 juin au soir, Pétain téléphone à Castelnau, adjoint de Joffre au GQG : « Notre dernière position sétend du fort de Saint-Michel à celui de Souville. Si elle était emportée, Verdun, au centre dune cuvette dont les bords seraient tenus par lennemi deviendrait indéfendable. Je demande des renforts. Et je demande une fois de plus que lattaque sur la Somme soit avancée. » Castelnau prend note et rappelle une demi-heure plus tard : « Quatre divisions fraîches seront mises demain à votre disposition. »
Troupes montant en ligne à Verdun Divisions fraîches, troupes fraîches, chair fraîche. Logre invisible, monstrueux, dévore maintenant autant de chair allemande que française. Malgré lopinion du Kronprinz, lEtat-Major allemand veut pourtant obtenir une victoire à Verdun avant le début de loffensive de la Somme. (Cette offensive est connue du Grand Etat-Major, les renseignements allemands sont émérites. Des unités françaises qui viennent occuper leurs emplacements dans la Somme y trouvent des écriteaux ironiques indiquant leur position et lheure de leur prochain assaut.) Face au Kronprinz, Mangin. Mangin, dont le prestige aux yeux des échelons supérieurs na pas été entamé par son échec à Douaumont. Le général le plus déterminé de toute larmée va gagner un temps le surnom de « boucher de Verdun » La rumeur du champ de bataille ajoutera cette étoile de sang à ses quatre étoiles de général. Disposant de troupes fraîches, Mangin va « organiser » quatre contre-attaques mortelles pour bloquer lavance allemande. Organiser est un bien grand mot. On navait pas le temps, il sagissait uniquement de désigner les unités sacrifiées. Les 24 et 25 juin, six régiments sont lancés dans des attaques sans espoir, dont les résultats sur le terrain ne pouvaient être que minuscules au regard de la consommation de vies humaines. « Lourdes pertes, gains nuls. » Ou encore : « lourdes pertes, reprise des ruines de trois maisons. » La question est : « pouvait-on faire autrement ? » Ne pouvait-on sen tenir là et renforcer (travaux, renfort aux positions solides) cette dernière position devant Verdun ? On pouvait le faire. Mais deux raisons sy opposaient : trop peu despace derrière cette dernière position, on désirait "dégager ". Dautre part, et peut-être surtout, en lançant ces contre-attaques meurtrières, on perdait du monde, mais on en faisait perdre aussi, presque autant, à lennemi. On anémiait le bélier allemand, on le rendait moins capable darriver jusquà Verdun. A cet instant où nous sommes parvenus, cette forme monstrueuse de la guerre, que les historiens appellent « guerre dusure » avait fini par trouver devant Verdun une sorte de justification épouvantable.
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 25-06-2008 à 23:03:11
| Merci, Pierma, pour cette nouvelle page d'Histoire. "Guerre d'usure", "monstruosité humaine", "boucherie", des mots qui dépeignent ce que fut Verdun et cette guerre qui "ne devait pas durer"...
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 26-06-2008 à 21:29:11
| Audrey a écrit :
"Guerre d'usure", "monstruosité humaine", "boucherie", des mots qui dépeignent ce que fut Verdun |
Comme j'ai pris le parti de décrire seulement les événements les plus importants, je parle peu de la situation des combattants. Mais certaines descriptions (les postes de secours de première ligne, par exemple) sont effrayantes.
Audrey a écrit :
(...) et cette guerre qui "ne devait pas durer"... |
Les historiens disent qu'elle a duré, parce que ça correspond à un moment de l'Histoire où la force d'arrêt des armes était supérieure à leur puissance de choc. En clair, il suffisait d'une section de mitrailleurs pour bloquer et exterminer une compagnie de braves. Et puis si on réussissait à percer, l'ennemi était sûr que les troupes n'avanceraient pas plus de 30 km par jour, ce qui laissait le temps d'amener des renforts et de "colmater". Il a fallu attendre le début 1918 pour voir recommencer la guerre de mouvement, grace à des armes ou des tactiques nouvelles. La Grande Guerre a été une tuerie bornée parce que... les chars n'étaient pas encore inventés.
Edité le 26-06-2008 e 21:30:07 par Pierma
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 30-06-2008 à 20:35:03
| Mais l'aviation, elle, existait ! Et les politiques de l'époque parlaient suffisamment de ce "miracle du progrès" pour que même le commun des mortels, à l'époque, se demande pourquoi on ne l'utilisait pas (ou pas davantage) pour mettre fin à cette boucherie...
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 06-07-2008 à 22:50:31
| Audrey a écrit :
Mais l'aviation, elle, existait ! |
Pas vraiment d'aviation de bombardement en 1916. Les premiers bombardements ont eu lieu... avec des caisses de fléchettes ! Les avions pouvaient tirer vers le sol avec leurs mitrailleuses, mais ça n'a guère été utilisé contre les tranchées, où les soldats pouvaient s'abriter facilement... et tirer sur ces avions encore lents et fragiles. C'est à partir de février 1918 que se termine la guerre des tranchées. Des 2 côtés on a trouvé le moyen de percer rapidement les lignes, on se bat à nouveau "en rase campagne". Dès ce moment, l'aviation a commencé à intervenir dans les batailles. En 1918, les "poilus" ont beaucoup apprécié d'être appuyés par des avions ou précédés par des chars. ça changeait des éternelles attaques "poitrines contre mitrailleuses".
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| Posté le 06-07-2008 à 23:03:59
| Pierma a écrit :
Les premiers bombardements ont eu lieu... avec des caisses de fléchettes ! |
Des caisses de fléchettes ??
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 07-07-2008 à 23:44:26
| Audrey a écrit :
Des caisses de fléchettes ?? |
Bein oui ! Des grosses fléchettes qu'on jetait sur les tranchées ennemies ! C'est le mitraillleur qui ouvrait la caisse et la déversait par dessus bord. Vu l'intérêt limité du truc, on est ensuite passé au lancement de bombes. Je ne sais pas quel était le poids des premières bombes, mais elles aussi étaient larguées à la main, par le mitrailleur. A partir de 1917 on voit apparaïtre les premiers "vrais" bombardiers, avec un berceau lance-bombe fixé sous le ventre. Les zeppelins ont effectué eux aussi des raids de bombardement.
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 09-07-2008 à 21:20:17
| Verdun Dernier assaut allemand 1er juillet : les Français et les Anglais viennent de lancer leur offensive sur la Somme. Cependant la poussée allemande en direction de Verdun continue. Poussée nest même pas le mot, il sagit dun pugilat sanglant où les attaques et les contre-attaques se succèdent et se superposent sans quon puisse historiquement les démêler. En raison de la résistance française, le même phénomène se reproduit que lors de la ruée allemande de février, phénomène purement physique hors de latteinte des états-majors : le front de la poussée allemande de jour en jour se rétrécit, les troupes sont jetées dans une sorte dentonnoir, sur un terrain chaque jour moins étendu et où toutes tranchées ont disparu, étendue apocalyptique sur laquelle flotte en permanence un brouillard épais de poussière, de fumées dexplosifs, de gaz toxiques. Des deux côtés, les pertes sont effrayantes : soixante-dix, quatre-vingt pour cent et davantage. Les combattants, Français et Allemands, sont sourds, suffoqués, assommés, souvent soutenus seulement par lalcool et seulement conscients de ce qui se passe dans un cercle de quelques dizaines de mètres autour deux. Le 11 juillet les Allemands attaquent encore en nombre. On sent quil sagit cette fois dune ruée en quelque sorte désespérée. Lattaque de la Somme impose cette frénésie. Ou alors, renoncer. A 4h30 du matin, sur un front de 4 km, deux divisions délite le corps alpin et trois divisions dinfanterie attaquent sur laxe Vaux Souville. La consigne de percer à tout prix est tellement impérative que vingt minutes après le début de lassaut, le phénomène de « lentonnoir » se reproduit sur ce front exigu, resserrant les troupes dassaut en face de la ligne Souville Fleury, un kilomètre. Les Français contiennent difficilement la ruée. A laube du 12 juillet, lennemi tient non seulement a atteint, mais tient le carrefour de la Chapelle Sainte-Fine, à 400 mètres au nord du fort de Souville. Lissue de grandes batailles est parfois décidée en quelques instants par quelques hommes, si peu nombreux quon peut les nommer. On ne parle pas ici des grands chefs, mais des acteurs. A laube du 11 juillet, la 3ème compagnie du 7ème RI avait reçu lordre de se rendre sur front dattaque. Mais bien avant dy parvenir, rendue à hauteur du fort de Souville, elle ne comptait déjà plus que 60 hommes sur 200. Le bombardement dartillerie allemand battait son plein. A ce moment un sergent de la garnison du fort savança vers le lieutenant Dupuy : » Mon lieutenant, venez voir ce qui se passe. Le fort est fichu ! » Effectivement, le fort est sans défense. Extérieurement, une sorte de carrière à ciel ouvert. Lartillerie lourde allemande avait aplati les fossés. Un cul de jatte serait arrivé jusquaux entrées des souterrains. Le colonel commandant la garnison et ses officiers gisaient au milieu dun hôpital dhommes blessés plus ou moins gazés. Des territoriaux valides se tenaient dans la partie la plus solide du fort, le magasin, sans ordres, ne pouvant attendre que la capture ou lasphyxie. Entrée des souterrains du fort de Souville On est frappé de voir comment, instantanément, le lieutenant Dupuy voit et décide. Dégager des issues, y placer des hommes avec des grenades, poster des guetteurs en avant du fort, prendre en main les territoriaux valides et leur assigner précisément des postes de combat, avec indication, pour chaque poste, du champ de tir, évacuer un maximum de malades et blessés. Si Dupuy ne lavait pas pris en charge, le fort de Souville serait resté ce quil était : un cadavre de fortification. On ignore pourquoi le commandement français lavait laissé dans cet état : pas informé ? Ou pensant que les Allemands natteindraient pas Souville ? Dans la soirée, Dupuy reçoit quelques hommes de renfort, que lui amène le capitaine Decap.
Carte postale : le fort de Souville après la bataille. Le 12 vers 6h00 du matin, les guetteurs arrivent, essoufflés, lançant le vieux cri : " les voilà ! " Les Allemands partis du carrefour de la Chapelle Sainte-Fine montent vers le fort. Les premiers sont nombreux, environ cent cinquante. Ils savancent sans se presser, certains avec des grenades, dautres baïonnette au canon. Ils nont aucune peine à franchir les fossés comblés. Dupuy retient encore ses mitrailleurs : " Pas encore, attendez
oui, allez-y. Feu ! " Le lent moulin à café qui a été jusquà maintenant peut-être larme la plus efficace de cette guerre, un tube sur un trépied, deux de ces armes entrent en action. Dans la petite cohorte grise qui savance, un flottement, des hommes tombent. - cessez le feu. En avant ! La contre-attaque immédiate, la voilà. A la grenade. Les Allemands se couchent, se terrent dans des trous, grenadent eux aussi. Dupuy fait sortir dautres hommes, les place, les lance, fait battre les côtés par ses deux mitrailleuses pour éviter tout débordement. Il faut se représenter que cette défense du fort de Souville se déroule dans le grondement dun bombardement qui ne cesse pas, tandis qualentour dautres combats se livrent. Mais cest ici la pointe, lavance extrême et les Allemands savent que, Souville franchi, leur bélier peut pousser dun coup jusquà Verdun. Les quart dheures passent, et sur cet étroit espace devant le fort, on aperçoit les petites silhouettes grises et bleu horizon qui vont et viennent, courent, se couchent, se relèvent, lancent leurs grenades. Le lieutenant Dupuy et le capitaine Decap coordonnent les mouvements de leur minuscule régiment avec une habileté de grands chefs. « A ce moment, lattaque faiblit. Trois Allemands, les plus près de nous, se rendirent, les autres reculèrent. » Voilà le tournant. 12 juillet 1916. Huit heures trente environ. Limmense bataille de Verdun bascule. Un monument marque aujourdhui, à la Chapelle Sainte-Fine, officiellement, « lextrême avance allemande devant Verdun. » Cette statue de lion couché, on aurait pu lélever devant le fort, là où quelques hommes courageux, commandés par des officiers subalternes intelligents, forcèrent le destin. Lhistoire officielle a retenu que « les Allemands prirent pied un moment sur le fort, mais en furent rejetés par les contre-attaques françaises des généraux Mangin et Paulinier. » Je crois [Georges Blond] sincèrement que nous venons de voir les choses de plus près. Dans la soirée du 12 juillet, le Kronprinz, commandant de la 5ème armée, reçut du quartier général allemand, « les objectifs fixés nayant pu être atteints, lordre de se tenir désormais sur une stricte défensive. » LAllemagne avait perdu la bataille de Verdun.
_______________ Pour les Français, il reste à dégager Verdun, pour éviter toute nouvelle surprise. Pour les Allemands, la perte de cette bataille est grave : ils savent maintenant quils nont pas les moyens de lemporter en France. Le front français sest révélé infranchissable. Quelle idée aussi, dattaquer à lendroit le plus solide ? Au cours de la bataille, lEtat-Major allemand a perdu de vue son objectif initial - saigner larmée française - pour se focaliser sur la prise de la ville. (Allez donc expliquer à lempereur, après les premiers succès, quon ne souhaite PAS prendre la ville.) Pour ce qui est des tués, les Français ont pu constater le niveau des pertes allemandes. Et qui va croire que le niveau des pertes françaises ait jamais ému le général Joffre ? La moitié des morts de la Grande Guerre ont été tués en 1914 et 1915, c'est-à-dire en 18 mois. Il est vrai que lAngleterre na établi le service militaire obligatoire quau début 1916, mais les Anglais sauront se « rattraper » si jose dire : ils finiront la guerre avec des pertes à peine inférieures à celles des Français. Pour linstant la guerre penche en faveur des Alliés. Loffensive sur la Somme vient de démarrer. Les Allemands nont guère de stratégie de rechange, si ce nest renforcer leurs armées en Russie. De plus, le blocus naval mis en place par les flottes anglaises et françaises commence à faire sentir ses effets : en Allemagne, on a commencé à rationner les civils.
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 27-07-2008 à 01:05:09
| Merci, Pierma, pour ce nouvel article, comme toujours méritant le détour pour une meilleure compréhension de cette période douloureuse. (...et désolée du retard de ma réponse, mais j'attendais d'avoir (enfin) suffisamment de temps pour lire tes lignes avec l'attention qu'elles méritent)
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 28-07-2008 à 20:10:38
| Audrey a écrit :
(...) (...et désolée du retard de ma réponse (...) |
Pas de problème. Et puis rien ne presse : la bataille ne se terminera que fin octobre.
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| | Pierma | | Modérateur |  |  | | 1149 messages postés |
| Posté le 12-08-2008 à 19:35:06
| Verdun été 1916
Evacuation d'un blessé français. Le coup darrêt donné aux Allemands à 3 km de Verdun avait fait passer un vent denthousiasme dans le pays. LAssemblée, lAcadémie française, les ambassades étrangères multipliaient les félicitations à larmée de Verdun. A lEtat-Major de Verdun régnait un optimisme presque inadmissible. 15 et 16 juillet : une division française est lancée à lassaut des positions allemandes devant Souville. Cest 3 jours à peine après la dernière offensive allemande au même endroit. Il pleut depuis deux jours. Le terrain détrempé et ravagé par les obus est boueux et glissant. Les Allemands ont eu le temps de creuser. Déchaînement de lartillerie allemande, massacre des soldats français par des mitrailleuses bien protégées
combien de fois avons-nous déjà assisté à ça ? A la même période, des réserves montantes traversent Verdun en bêlant , par dérision atroce, et les gendarmes arrachent un peu partout des panneaux furtivement plantés : « Chemin de labattoir. » Est-ce que ça va durer encore longtemps ? Le 18 juillet, Pétain semble se réveiller en tant que chef des armées du Centre. Il sort de sa réserve et fait savoir que désormais les attaques à Verdun seront décidées directement par lui, "en raison des moyens importants dont dispose larmée de Verdun." (elle mobilise 400 000 hommes à elle seule) Dans le même temps il sadresse au GQG pour demander plusieurs mortiers lourds de 400 mm, pour détruire les forts de Douaumont et de Vaux, quil faudra bien reprendre. Pétain : « On me promettait satisfaction pour le début de lautomne. Je décidai dattendre. Aussi les mois daoût sécoulèrent-ils sans événements marquants dans la région de Verdun. » Sans événements marquants
Pétain peut bien écrire cela après la guerre mais on meurt encore beaucoup à Verdun pendant ces deux mois. Les Français reprennent le terrain perdu en juin et juillet, en vue de la riposte majeure de lautomne. Pétain y imprime ses méthodes : les attaques sont lancées avec des objectifs précis et limités, une supériorité numérique absolue et un soutien massif de lartillerie, dont il sapplique à améliorer le renseignement et les liaisons. Il profite aussi de la faiblesse relative des Allemands (loffensive française de la Somme bat son plein) pour reprendre le ciel de Verdun. Laviation française obtient la supériorité et apprend à diriger les tirs dartillerie. (Certains appareils sont même équipés de la TSF et transmettent par messages radio.)
Avion Nieuport 17 Autre nouveauté : on fait des prisonniers allemands en nombre. La bataille perdue, les combats qui séternisent
certains font partie de régiments qui reviennent étrillés de la Somme
Les soldats allemands découragés se rendent plus souvent. Pour les combattants français, si les offensives ne sont plus aussi sanglantes, le quotidien reste épouvantable. Le sol est littéralement truffé de cadavres, lodeur est ignoble, le ravitaillement toujours aussi difficile, et on meurt de soif. Le soleil dété sajoute au supplice des obus de lartillerie allemande qui na pas désarmé. Les Allemands attaquent encore, pour obliger les Français à maintenir leurs effectifs à Verdun et soulager ainsi leurs troupes attaquées sur la Somme. Georges Blond : « Pour beaucoup dentre eux, ce fut alors que la guerre prit comme une forme déternité. Lenfer de Verdun, ce nétait pas seulement les terribles souffrances, mais aussi une durée sans fin, comme celle de lenfer. Oui, des hommes, à cette époque, plusieurs me lont dit, sentirent naître et se fortifier en eux, comme une plante hideuse, cette idée que la guerre pouvait très bien ne jamais finir. Tout était organisé pour la guerre, trop de gens en profitaient, selon eux, de haut en bas. Les fabricants dobus, les ouvriers planqués à gros salaires dans les usines, les mercantis, les marchands de vinasse et les putes qui formaient derrière la ligne de front une immense armée de sangsues, les généraux qui gagnaient des étoiles, les ministres qui touchaient sur les fournitures de guerre, tout le monde. (
) Et quel gouvernement, après avoir mille fois répété « jusquau bout », oserait proposer la paix ? Aveu dangereux sur labsurdité de la guerre conduite jusque-là. Les Alliés trouvaient de nouveaux alliés, mais les Allemands en trouveraient aussi : les Turcs, les Chinois, pourquoi pas ? Cela pouvait durer peut-être un siècle. »
Edité le 12-08-2008 e 19:38:44 par Pierma
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| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 12-08-2008 à 21:56:37
| Merci, Pierma, pour ces nouvelles lignes. C'est en effet ce qui ressort de nombreux témoignages laissés par des Poilus : la sensation que "jamais ça ne finirait", que "seule la mort mettrait fin à leurs souffrances", etc. Bon nombre de ceux qui s'en sont sortis le doivent en grande partie par les sentiments forts qui les liaient à des êtres chers (femme, enfants...). Sans cela, ils avouaient "qu'ils se seraient laissés emporter par ce tourbillon de mort qui foudroyait les uns et les autres, sans jamais s'arrêter", en se mettant à découvert pour que tout cela cesse... Quant aux rescapés du front, ils eurent bien du mal à "revenir", mentalement et moralement parlant. Les cauchemars les accompagnèrent très, très longtemps, les réveillant en pleine nuit, hurlant, se croyant encore sous les obus, au milieu des cadavres, des rats et de la souffrance. Même les moments heureux vécus par la suite n'avaient pas le même impact sur eux : difficile d'oublier, difficile de sourire "quand on a vécu la guerre", difficile de "vivre comme si rien n'avait eu lieu"...
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