| | | | | | | | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 18-05-2006 à 14:31:42
| La broche de Monsieur D'ARTAGNAN Ola ! Faquin ! Polisson ! Propre à rien ! Vas-tu continuer à lamuser et fainéanter avec ces vauriens, tandis que les poulets attendent leurs broches ? Je tapprendrai moi à faire le capitaine quand je te paie pour faire le tournebroche ! Ce monologue était adressé en effet au jeune tournebroche Jeannot , dit Frimousset , par César Loupiac , propriétaire de lhostellerie de la "Pie Borgne" , sise rue Pied-de-Biche, tout auprès du chemin de Vaugirard. César Loupiac ne ménageait pas sa peine, il le prouvait présentement en ponctuant sa harangue à son jeune commis de grands coups de pieds placés au bon endroit. Laubergiste de la "Pie Borgne" était veuf, Gascon braillard et intéressé, au demeurant le meilleur homme du monde. Son hostellerie était renommée et ses poulets, que lon pouvait voir tout le jour se pavaner en leurs pourpoints dorés devant un grand feu de bois, étaient son point dhonneur. Aussi son indignation était-elle bien compréhensible de voir Frimousset déserter la noble mission de faire tourner les broches, au profit dune bataille livrée à de jeunes garnements de son âge. Mais la désertion de Frimousset nétait pas moins excusable. Lauberge de la "Pie Borgne" était fréquentée surtout par des officiers, gardes françaises et mousquetaires et à force de les entendre parler de combats, de coups dépée, de vaillants exploits, lenvie pouvait légitimement lui venir dimiter leurs prouesses. Tout était maintenant rentré dans lordre. Frimousset , un peu abattu par lactive éloquence de son maître, sétait mis à faire tourner ses broches dun mouvement lent et régulier, tandis quun marmiton les arrosait constamment du jus qui coulait dans la lèchefrite. Trois braves filles frottaient les tables, astiquaient les cuivres, nettoyaient les pichets, préparant tout pour les hôtes attendus pour le dîner. César Loupiac, ceint de son tablier, coiffé de sa haute toque blanche, allait et venait, surveillant tout et grondant de temps à autre pour montrer, au cas où quelquun leût oublié, quil était le maître. Venant de la cour de lhostellerie, car la "Pie Borgne" nétait pas seulement une auberge et une rôtisserie, mais on y logeait à pied et à cheval, ce qui comportait dassez vastes dépendances, loreille exercée de César Loupiac perçut le bruit que font sur le pavé les sabots ferrés dun cheval. Il se dirigea de ce côté juste à temps pour voir un cavalier descendre dun bon bidet dont le garçon décurie tenait la bride. Ce cavalier était tout jeune, cest à peine sil avait vingt ans. Malgré son habit râpé et son équipage poussiéreux, il avait fière mine. Sa tenue était celle dun gentilhomme campagnard, une longue épée de forme démodée battait ses bottes. - Adious, dit-il cordialement à laubergiste qui venait à sa rencontre. - Adious, répondit César Loupiac, heureux de saluer un compatriote, mais en même temps inquiet à la pensée que ledit compatriote ne devait certainement pas avoir la bourse bien garnie. - Je suis le chevalier dArtagnan, dit le nouvel arrivant. - Du château de Castelmore, compléta laubergiste. Ah ! Jai bien connu le comte de Castelmore, votre excellent père. - Je le sais, dit dArtagnan, cest pourquoi, en venant à Paris, je nai pas balancé à descendre chez vous. - Vous y êtes le bienvenu. - Avez-vous de la place pour nous loger mon cheval et moi ? - Il y a toujours de la place chez César Loupiac pour un cadet de Gascogne. - Il me faut peu de chose, mon escarcelle est momentanément un peu plate. Maître Loupiac fit la grimace. Il sattendait bien à celle-là : - On sarrangera toujours, dit-il pourtant cordial. - Le comte de Tréville loge-t-il loin dici ? Interrogea encore dArtagnan. - A deux pas ; je vous y ferai conduire tantôt, à moins quil ne vienne céans dîner, ce quil fait à son habitude. - Jen serais bien aise, car jai une lettre pour lui. Pendant cette conversation, qui avait eu lieu dans la cour de lauberge, le garçon avait dessellé le bidet de dArtagnan et détaché un porte-manteau daspect assez pauvre que Loupiac avait fait monter dans une chambre donnant sur la rue Pied-de-Biche. DArtagnan suivit son porte-manteau et avant dôter la poussière de son unique habit, il alla saccouder à la fenêtre. Il était donc enfin à Paris ! Lavenir était ouvert devant lui. A lexemple de son royal compatriote, Henri de Navarre , il était décidé à faire son chemin à la pointe de son épée. Tout nétait-il pas possible à un homme de sa race ? "Là où le Français narrive, le Gascon y peut aller." Ce vieux dicton fortifiait son courage. Fils de Charles de Baatz, comte de Castelmore, et de Françoise de Montesquiou, fille elle-même du seigneur dArtagnan, il avait pris ce nom. Cadet de sa maison, nayant pour tout bien que son épée, il avait obtenu licence de ses parents de quitter la Gascogne pour prendre service dans les armées du Roi. On lui avait fait don, à son départ, dun bon bidet qui avait été acheté vingt deux francs, ce qui était un prix raisonnable, dune épée de son père, de sages conseils et même de dix écus. Il avait en outre reçu une lettre pour M. de Tréville présentement capitaine aux Gardes Françaises. Armand de Peyre, comte de Tréville, Gascon du pays de Soule, nétait-il pas la providence de toute la belle jeunesse qui accourait du pays de Gascogne rêvant de gloire et de conquêtes ? Le voyage de Castelmore à Paris avait été long et fastidieux et les dix écus du viatique familial avaient fondu tout le long de la route. Il fallait à dArtagnan se hâter dobtenir un brevet ; sans quoi sa position dans la grande ville deviendrait vite intenable. Il fut tiré de ses réflexions par des coups discrets frappés à sa porte. Cétait laubergiste en personne qui venait lavertir que le comte de Tréville était dans la salle et quinformé par lui, César Loupiac, de larrivée de son jeune compatriote il linvitait à sa table. DArtagnan se hâta. Il débarrassa tant bien que mal ses vêtements de leur lourde poussière, fit reluire dun revers de manche la poignée de sa vieille épée et, suivant lhôte, il se trouva bientôt assis en face de M. de Tréville. Le soir même, il recevait un brevet de cadet aux Gardes-Françaises, et un mois après il était aux armées sous les ordres de son protecteur. Nous ne raconterons pas la part quil prit dans de nombreux combats où il se couvrit de gloire, mais ses services furent si remarquables que lorsquil revint à Paris, en 1635, ce fut pour recevoir le brevet de sous-lieutenant dans le corps délite des mousquetaires du Roi dont M. de Tréville venait dêtre nommé capitaine-lieutenant. Comment décrire lorgueilleuse joie de dArtagnan de compter aux mousquetaires ? Dans aucune troupe lesprit de corps nétait aussi développé que dans celle-ci, composée à peu près uniquement de jeunes gentilshommes. Y être officier était un honneur recherché par les plus illustres et une distinction enviée par toute larmée française. Une semblable promotion devait être célébrée par un souper. DArtagnan convia donc ses nouveaux camarades. Lendroit choisi était la "Pie Borgne", qui lui rappelait le souvenir de son arrivée à Paris. M. de Tréville ne manquerait pas dhonorer le repas de sa présence et lacceptation de son premier et fidèle protecteur augmentait encore la joie que se promettait notre Gascon. Rien nétait changé dans la salle de la "Pie Borgne" quand dArtagnan fit ce soir-là son entrée. Maître César Loupiac, seulement un peu plus haut en couleur, était toujours aussi bavard et empressé, les servantes aussi accortes. Jeannot dit Frimousset avait été promu marmiton et cétait son plus jeune frère Jacquot qui, maintenant, avait la charge des broches. Elles étaient toujours là, solides à leurs postes, les bonnes broches de Maître Loupiac, entraînant dans leur danse régulière les belles volailles dodues, dorées et fondantes. Les regarder ainsi tourner augmentait encore lappétit. Mais celui qui était changé, cétait dArtagnan. Son costume râpé était remplacé par la casaque duniforme bleue, timbrée, devant et derrière, de la croix fleurdelisée de velours blanc. Son vieux feutre avait fait place à un beau chapeau orné dune plume bleue bravement posée, et au lieu de lantique colichemarde, pendait à son côté une solide épée droite que venaient de lui offrir les officiers de la compagnie. Une longue table était dressée pour dArtagnan et ses invités, déjà chargée de pichets et de vénérables bouteilles. Tout le monde nétait pas arrivé. On attendait encore M. de Tréville et plusieurs officiers anciens. Pour prendre patience et se mettre, si besoin était, en gaîté, on déboucha quelques bouteilles. On était bavard et quelque peu bruyant à la table de Messieurs les mousquetaires. La salle était du reste loin dêtre vide ; des officiers dautres régiments soupaient joyeusement. Les rires sélevaient de temps à autre au milieu du tintement des verres, du cliquetis des couverts et du bruit des bouteilles que lon débouche. Escorté de plusieurs gentilshommes le baron de Gaillac fit une entrée remarquée. Loupiac sempressa auprès de ce client riche et généreux. Mais Gaillac avait vu dArtagnan, son compatriote et ami, il se précipita vers lui avec de grands gestes démonstratifs qui lui étaient coutumiers et se jeta dans ses bras. - Tudieu ! Monsieur mon voisin, que tu es bravement accoutré, quand on te verra ainsi au pays on te déclarera beau comme un autel de confrérie. Quelques rires éclatèrent dans la salle, auxquels Gaillac ne prêta guère attention, tout à la joie de féliciter le nouveau mousquetaire. Avisant la belle rapière neuve qui pendait aux côtés de dArtagnan il sécria avec le plus pur accent de Gascogne. - Et cette flamberge ! Elle est ma foi toute neuve ! Ah ! On fait bien les choses dans la compagnie des mousquetaires du Roi ! - Oui, dit dArtagnan, fier de sa rapière, comme dun jouet nouveau. Elle est belle. Cest une lame de Tolède. Pour la faire admirer à Gaillac, il la tira du fourreau et il ajouta : - Il vaut mieux être percé dune épée luisante que dune épée rouillée... A une table voisine, un officier de chevau-légers soupait avec une dame, il se pencha comme pour voir, lui aussi, lépée que lon admirait et dun ton détaché : - Elle est belle, oui. Mais est-elle résistante ? Elle na pas fait ses preuves. DArtagnan à ces mots bondit : - Pas fait ses preuves ? Que voulez-vous insinuer, Monsieur ? Le chevau-léger eut un petit ricanement : - Je ninsinue jamais, je dis et je répète : Que cette épée na pas fait ses preuves. - Je prétends, répliqua dArtagnan qui blêmissait de colère, quau bout de mon bras, il ny a pas de lame meilleure que celle-ci. - Jen connais une qui lui est supérieure, la mienne, cest une lame allemande qui nen craint aucune... même celle dun mousquetaire. Cette fois, cen était trop. Lépée haute, le Gascon savançait, le chevau-léger mit flamberge au vent. En un tour de main le milieu de la salle avait été débarrassé des tables. Les mousquetaires, les officiers de toutes armes, avaient formé un cercle, les femmes juchées sur des tables ou des tabourets, poussaient de petits cris. Dans un, coin maître Loupiac se désespérait : - Dans ces affaires-là, il y a toujours des coups mortels... pour la vaisselle. - Mauvaise affaire, gronda Gaillac soudain calmé, Valcourt, (cétait le nom du chevau-léger) est redoutable. Frimousset avait lâché la lèchefrite et les broches de Jacquot avaient cessé de tourner. Les deux adversaires se mesuraient du regard. Ce fut Valcourt qui attaqua. Il porta un coup dans la ligne basse que dArtagnan para en septime. Maintenant ! Le mousquetaire attaquait. Deux fois il tira droit à la poitrine, les deux fois son épée fut écartée par la lame allemande. En revenant en garde son pied glissa sur une épluchure de pomme qui traînait à terre. Un frémissement passa parmi les mousquetaires. Valcourt profitant de la circonstance, répétait son attaque du début. Son bras se détendait comme un ressort. Un bruit sec, sa lame était brisée en deux par la parade de dArtagnan. La pointe vola, les femmes crièrent, effrayées. Valcourt était piteux, désarmé au milieu du cercle, pourpre de colère, son tronçon de lame inutile dans la main. Il le jeta. - Je vous avais prévenu, dit alors dArtagnan, quelle ne valait rien. Vous voyez que la mienne est meilleure. Saisissant son épée par la lame, il tendit la poignée à son adversaire : - Essayez-la donc. Machinalement Valcourt prit la rapière. - DArtagnan est fou, murmuraient ses camarades. Mais tranquillement, le Gascon sen fut au foyer, arracha une des broches et, armé de cette épée originale, il revint face à Valcourt. - En garde donc, Monsieur, cria-t-il. Le chevau-léger navait plus quà se défendre. Une fois, deux fois, lépée de Tolède heurta linstrument de cuisine. DArtagnan nattaquait plus, il laissait Valcourt sapprocher, puis, dun seul coup, il lia lépée et la fit sauter en lair. Un cri dadmiration jaillit de toutes les poitrines. DArtagnan tenait M. de Valcourt désarmé sous la pointe de sa broche. Il jouit un instant de son deuxième triomphe, puis dit en riant : - Je pourrais, Monsieur, vous mettre à la broche, mais nous avons notre compte de poulets. Puis ramassant sa rapière : - Si lépée que mont offerte mes amis na pas ce soir fait ses preuves la faute en est à vous. Tout ce que je puis faire pour vous consoler cest de vous offrir la broche de maître Loupiac, en souvenir de cette agréable soirée. Tandis que, rongeant son frein, le chevau-léger retournait à sa table, dArtagnan allait vers les mousquetaires. Il se heurta à M. de Tréville, qui était entré pendant laffaire et qui se tenait debout lair courroucé : - M. dArtagnan, dit-il, vous avez contrevenu aux ordres du Roi en vous battant en duel et aux règlements des mousquetaires en croisant le fer sans ma permission. Je vous mets donc aux arrêts. Puis, soudain jovial, il embrassa son vaillant protégé : - Mais pour avoir bien défendu lhonneur des mousquetaires je vous embrasse au nom de la compagnie. César Loupiac, pendant ce temps, donnait un maître coup de pied dans le postérieur de Jacquot pour avoir arrêté ses broches et gratifiait dun soufflet le jeune Frimousset qui avait déserté la lèchefrite.
--------------------
|
| | ThunderLord | | Assassin au chômage technique | | Co-Administrateur |  |  | | 4623 messages postés |
| Posté le 02-06-2006 à 00:44:21
| Joli récit, tout à fait à mon gout ! Mais ce passage ne figure pas dans le texte intégral des Trois Mousquetaires de Dumas, que j'ai chez moi. Peux-tu me dire où tu l'as trouvé ?
--------------------
ThunderLord ---> Thérapie Hautement Utopique et Normalisée de Démultiplication des Etats Reconnus de Léthargie Ombrageuse Reliée à la Démonologie. ©Audrey |
| | Audrey | | Laissez vivre les mots | | Administrateur |  |  | | 12339 messages postés |
| Posté le 02-06-2006 à 18:37:21
| Houla, belle question, Thunder ! J'ai trouvé ces écrits sur un site lors de mes périgrinations sur le Net, mais n'ai pas gardé la trace (ce qui me fait réaliser en même temps que je n'ai pas spécifié ma source... pas bien, Audrey, tu m'en feras 100 lignes !!). J'ai souvenance qu'il s'agissait d'un site sérieux, basé sur des écrits retrouvés, mais c'est tout ce dont je me souviens. Désolée. Si j'en retrouve la trace, je rectifierais mon oubli et spécifierais ma source dans mon premier post.
--------------------
|
| |
| | | | | | | | | |
|